La méridienne

Le blog de Mona Chollet

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29 mai 2023

Comment je me suis sortie de la merde, par Anya Berger

Parmi les facteurs qui peuvent provoquer l’invisibilisation d’une femme, il y a le simple oubli (l’un des défis du féminisme est d’empêcher que les explorations, analyses, expériences et revendications des générations précédentes soient perdues), mais aussi le fait qu’elle ait vécu dans l’ombre d’un « grand homme ». Ce sont ces deux malédictions que je voudrais essayer de conjurer en publiant ce texte d’Anya Berger, qui a été la compagne de l’écrivain britannique John Berger de la fin des années 1950 aux années 1970.

Née en 1923 à Harbin, en Mandchourie, d’un père russe et d’une mère autrichienne, cette brillante intellectuelle et critique littéraire, qui parlait russe, allemand, anglais et français, a traduit Trotsky, Wilhelm Reich, Lénine, Marx ou encore Aimé Césaire. Son travail de traductrice, estime le critique littéraire Tom Overton, qui prépare une biographie de John Berger, « a défini l’horizon de la gauche anglophone sur les questions de race, de genre et de classe [1] ». En publiant un portrait d’elle, en 2017, il estimait « réparer une injustice », mais Anya Berger avait un autre point de vue : « Être reconnu n’a pas fait grand bien à John, alors qu’être ignorée ne m’a fait aucun mal », disait-elle [2].

Sa vie ressemble à un roman. Dans son enfance, la petite Anya Zissermann, qui parlait alors chinois, russe et allemand, développa un bégaiement. Ses parents écrivirent aux membres de la famille de sa mère, à Vienne, pour leur demander de consulter leur voisin du dessus, un médecin spécialiste du cerveau. La réponse arriva quelques mois plus tard : « Le docteur Freud suggère de supprimer provisoirement une langue. »

En 1936, Anya regagna Vienne avec sa mère. Mais, après l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie, en 1938, la famille Zissermann, qui était juive, dut fuir. Anya gagna seule l’Angleterre et obtint une bourse pour étudier les lettres modernes à Oxford. Elle y rencontra son premier mari et le père de ses deux premiers enfants, Stephen Bostock, un officier du renseignement britannique qu’elle accompagna en Inde durant quelques années. Après la guerre, le couple éclata et elle partit à New York travailler pour les Nations unies récemment fondées. Son ex-mari, resté au Royaume-Uni, fit kidnapper leurs enfants, déclenchant une longue bataille judiciaire pour leur garde.

De retour à Londres, Anya travailla pour la presse et l’édition, fréquentant un cercle d’intellectuels tels qu’Eric Hobsbawm ou Doris Lessing. Elle rencontra John Berger au cours des années 1950 et joua notamment un grand rôle dans l’élaboration de la série télévisée consacrée à l’art (également devenue par la suite un livre) qui allait le rendre célèbre, diffusée sur la BBC en 1972 : Voir le voir (Ways of Seeing).

« Il n’est pas exagéré d’affirmer que cette série télévisée, à l’origine humblement programmée comme une émission polémique de fin de soirée, aura agi comme un détonateur sur le développement fulgurant des études culturelles à l’université et dans la politisation, aujourd’hui considérée comme acquise, de la culture visuelle », écrit Joshua Sperling [3]. On y trouve en particulier ces mots qui ont, depuis, été cités dans d’innombrables ouvrages féministes : « Les hommes regardent les femmes alors que les femmes s’observent en train d’être regardées. Cela détermine non seulement les relations entre les hommes et les femmes, mais également la relation de la femme à l’égard d’elle-même [4]. »

Après que John Berger l’a quittée, en 1973, Anya Berger a vécu à Genève, où elle a travaillé à l’ONU. Elle y a élevé seule leurs deux enfants et elle y est morte en 2018. Le texte qui suit date de 1974, époque où elle était membre du Mouvement de libération des femmes (MLF). Écrit en anglais, il a été traduit par sa fille, Katya Berger, que je remercie vivement (et qui, le jour où sa mère s’est « sortie de la merde », avait donc la grippe).

***

La première chose qui me vient à l’esprit alors que je me mets à raconter cette histoire est : elles vont me trouver stupide, gâtée, prétentieuse et moralisatrice.

Voici quatre ans que je fais partie du Mouvement de libération des femmes, et le « elles » ci-dessus se rapporte aux autres femmes. Cela en dit long sur le mouvement, ou sur les femmes, ou peut-être simplement sur moi-même – je n’en suis pas sûre.

Pensez-ce que vous voudrez, je vais raconter mon histoire quand même. Elle s’est passée le week-end dernier. Mais d’abord, il vous faut quelques informations à mon sujet.

J’ai 51 ans, je ne dépends financièrement de personne – ce depuis toujours –, j’ai élevé des enfants et vécu avec des hommes. Le dernier d’entre eux est parti il y a un an. Il était celui auquel j’ai été attachée le plus longtemps, et quand il est parti, ça a fait mal. Je commence peu à peu à m’en remettre.

Quand je dis que je ne dépends de personne, je veux dire que j’ai toujours gagné raisonnablement bien ma vie, assise à un bureau. Je sais à peu près cuisiner et tenir une maison (la bonne santé de mes enfants le prouve), mais pas spécialement bien non plus. Je ne couds pas de robes et mes gâteaux sortent du four humides à l’intérieur. Quand je mets la table, quelqu’un doit se lever au moins trois fois pour aller chercher ce qui manque – et c’est généralement moi.

Tant qu’il y avait un homme (et jusqu’à l’année passée, il y en a toujours eu un), j’étais consciente de ces défauts et m’en faisais le reproche. Tu n’es pas une femme accomplie, me suis-je répété à plusieurs reprises.

Depuis que l’homme est parti, je me dis que coudre des robes et réussir ses gâteaux n’est pas si important que cela. De toute façon, je n’en aurais plus le temps aujourd’hui. C’est fou ce que ça occupe d’être l’unique adulte salarié dans une famille de trois.

Ce qui m’inquiète actuellement serait plutôt que je n’ai pas la moindre idée de comment effectuer un boulot typiquement masculin. (À part gagner son pain, je veux dire.) Les problèmes d’électricité, les petites réparations, l’installation d’une étagère. Je réalise soudain que je ne me suis jamais frottée à ces choses-là. Plein de femmes les font très bien, je le sais, mais j’ai toujours appartenu à la catégorie des Marie plus que des Marthe [5], et en ai même tiré une certaine fierté.

Ce qui nous amène au week-end dernier.

La lunette des WC, chez moi, consiste en un siège en plastique avec un couvercle par-dessus. Alors que nous emménagions voici dix-huit mois, l’homme est monté dessus pour visser une ampoule au plafond, et le couvercle s’est cassé. Il était censé le remplacer, seulement il est parti.

Ce samedi, je ne pouvais pas sortir comme je le fais habituellement (on habite près de la campagne et j’aime bien marcher) parce que mes enfants étaient malades. L’un se remettait d’un accident, l’autre avait la grippe. Alors je me suis dit, OK, tu vas faire le repassage (qui attend depuis un mois), et tu vas aussi changer la lunette des WC. Je suis allée en acheter une au supermarché.

D’abord, je n’ai pas réussi à comprendre comment elle tenait à la cuvette. J’ai un peu tiré dessus, mais rien n’a bougé et je n’étais pas plus avancée. Je suis allée poser la question à Marcelline qui habite l’étage du dessus. À l’arrière de la cuvette, il y a une partie plate, m’a-t-elle dit, passe la main en-dessous et tu sentiras deux vis. Je me suis exécutée. Les vis étaient assez grosses avec des écrous papillon, mais, papillon ou pas, ils ne tournaient pas. En plus, mes doigts s’étaient couverts d’une matière brune en les touchant. De la rouille, ai-je pensé, mais non : c’était de la merde.

Du moment que j’avais compris cela, je ne pouvais plus céder à la tentation grandissante de laisser tomber l’affaire. De la merde ainsi exposée dans vos chiottes est inacceptable, elle relève de votre échec en tant que femme, vous ne pouvez ni juste la laisser là, comme ça, ni demander à quelqu’un d’autre de s’en occuper, hormis peut-être votre homme s’il se trouve que vous êtes en très bons termes avec lui. Je n’aurais sans doute pas honte de parler de la vieille merde présente dans mes toilettes aux autres femmes du groupe, mais je ne leur demanderais certainement pas de m’aider à l’enlever - elles ont bien assez de leurs propres soucis. Je ne devais compter que sur moi-même. Il n’y avait pas d’autre solution.

Mes toilettes sont assez étroites, et je suis une femme charpentée. À genou, j’ai essayé de faire pression sur l’écrou en tenant un chiffon. En vain. Je me suis essuyé les mains au chiffon et suis allée ouvrir la boîte à outils. Elle était en désordre et aucun outil ne me semblait le bon.

Dans mon travail, je manie les mots. J’en connais beaucoup, plein de noms, et en principe je sais les utiliser, mais je reste souvent dans le vague quant aux objets que ces noms désignent. Contemplant le chaos de ma boîte à outils, j’ai réalisé qu’en dehors du marteau, du tournevis, de la scie et de quelques autres, je ne pouvais associer aucun nom d’outil aux outils dans la caisse, et encore moins celui qui manquait, mais dont je pensais avoir besoin. Des tenailles ressemblent-elles à ceci  ou à cela   ?

Et ceci  s’appelle-t-il une clé anglaise ? Si oui, je devais avoir besoin d’une clé anglaise. L’avantage de retourner au supermarché, c’est que ça m’évitait l’embarras d’avoir à poser la question. Je suis ressortie aux magasins (par chance ils se trouvent à deux pas de notre immeuble), j’ai porté mon choix sur un  qui semblait assez costaud, et acheté également un petit flacon d’huile. Le  avait un trou à l’extrémité de son manche. J’y insérerais le tournevis et le tordrais.

De retour à l’appartement, j’ai rempli une bassine d’eau, trouvé des chiffons supplémentaires, retroussé mes manches, et je me suis mise au travail.

D’abord, j’ai nettoyé la vis à l’aide d’un chiffon mouillé (récoltant une quantité surprenante de merde), j’y ai versé un peu d’huile, puis j’ai fixé – on va dire la clé anglaise pour gagner du temps, même si ce n’est pas le bon mot – sur l’écrou papillon le plus proche, j’ai enfoncé le tournevis dans le trou au bout du manche, et j’ai poussé. L’écrou a bougé un tout petit peu, mais s’est aussitôt bloqué. Et la clé a glissé.

J’ai réitéré le processus plusieurs fois, mais l’écrou n’a pas bougé à tous les coups. Comme je devais chaque fois replacer la clé et que le tournevis ne reprenait jamais la même place qu’avant et que je n’arrivais pas à approcher ma tête assez près pour y voir clair à cause du manque d’espace, je n’étais pas tout à fait sûre du sens dans lequel je devais tourner le tournevis : j’essayais dans le sens des aiguilles d’une montre, jusqu’à ce que ça bloque, puis dans l’autre sens aussi loin que possible, me traitant d’idiote, faisant tomber tel ou tel objet, allant chercher d’autres chiffons encore, changeant l’eau de la bassine, et devenant à mesure de plus en plus sale et transpirante. Tout ceci prenait du temps, et la puanteur augmentait.

Les enfants sont venus à la porte des toilettes me demander ce que diable j’étais en train de faire. Ne me posez pas la question, j’ai répondu, je vous dirai plus tard, allez-vous en s’il vous plaît. Ils sont retournés au lit.

Au bout d’un moment, je me suis dit que je laisserais tomber ce côté pour essayer l’autre. Mystérieusement, l’autre côté a cédé sans difficulté. C’est alors que j’ai commis ma grande erreur. Enivrée de succès, j’ai dévissé l’écrou, retiré la longue vis qui traversait le bout plat à l’arrière de la cuvette (de plus gros morceaux de merde, mélangés à l’eau et à l’huile, sont tombés par terre en éclaboussant les murs) et j’ai secoué à nouveau la lunette. À ma surprise, elle s’est retirée sans difficulté.

Un triomphe ? Oui, d’une certaine façon. Mais la première vis était encore en place, avec seulement un petit élément carré à son extrémité. Maintenant que le siège n’était plus là pour l’empêcher de tourner, j’avais soudain besoin de quatre mains. Je n’en avais que deux, couvertes de merde, glissantes à cause de l’huile et douloureuses d’avoir tant travaillé.

Demander de l’aide à l’un des enfants ? Juste pour tenir une pince (si c’est son nom) sur ce petit écrou plat et empêcher ainsi la vis de tourner ?

Pourquoi pas ?

Eh bien, pour deux raisons. Une rationnelle (ils n’aimeraient pas la merde), l’autre pas. À ce stade, c’était devenu extrêmement important que j’accomplisse la tâche à moi toute seule, du début à la fin.

Je fais partie de ces gens qui vivent par anticipation. Je suis bourrée de craintes quant à l’avenir, ce qui est une faiblesse. Mais j’ai aussi une capacité plutôt développée à anticiper des choses positives (à me réjouir), ce que je sais être une force. Maintenant que ma vie n’est plus tellement paisible ni douillette et que je dois me rassurer comme je peux, j’essaie de tirer le maximum de cette faculté, cette force. Du coup, j’avais déjà commencé à me réjouir de la satisfaction que j’éprouverais une fois le sale boulot achevé, et par moi seule, avec ça.

Bon. J’ai ajusté la clé sur la pièce fixée à la vis, l’ai saisie de ma main gauche, enroulé le chiffon autour de l’écrou papillon en-dessous et très lentement, avec les doigts de ma main droite endolorie, j’ai commencé à desserrer de part et d’autre, car je n’étais toujours pas très sûre de la bonne direction.

Ça m’a littéralement pris des heures. En comptant les brèves interruptions pour gicler une dose d’huile (j’en ai sûrement mis trop, mais j’étais devenue superstitieuse : l’huile était ma seule amie). Au bout d’un moment, j’avais terminé.

Je n’allais cependant pas céder à mon exultation tant que je n’avais pas tout nettoyé (les trous qui tenaient les vis étant encroûtés de merde, j’y ai enfilé encore un autre chiffon que j’ai retiré par l’autre côté, plusieurs fois de suite), désinfecté la bassine en plastique, frotté mes mains, installé le nouveau siège, ôté tous mes vêtements pour les mettre à la machine, lavé mes bras jusqu’aux épaules, frotté mes mains à nouveau avant de les enduire de crème et de remettre des habits propres.

Mon samedi après-midi s’était envolé, il était l’heure de penser au dîner. Mais d’abord, je me verserais un verre de vin, je m’allumerais une cigarette, et je savourerais mon triomphe. J’avais réussi ! J’avais accompli une tâche que je n’aurais même pas tenté d’accomplir auparavant. Elle s’était avérée dix fois plus difficile et dégoûtante que je ne l’avais imaginé, et malgré tout j’en étais venue à bout.

Et puis, ça avait été un boulot d’homme. Nettoyer les fesses d’un bébé qui a la diarrhée est tout à fait autre chose. Réaliser une tâche ingrate pour quelqu’un d’autre – réaliser quoi que ce soit pour en retirer un bénéfice secondaire (y compris pour gagner sa vie) – est un boulot de femme. Les hommes, avais-je appris, s’attellent à une tâche juste pour l’excitation d’en sortir grandis ; ils se mesurent aux montagnes comme aux machines. Mon duel avec la lunette des WC m’avait rapprochée de l’exploit sportif plus qu’aucune autre activité en cinquante et un ans d’existence. Il avait été mes Jeux olympiques rien qu’à moi.

L’euphorie commençait à s’installer, et j’ai pensé aux femmes de mon groupe du MLF qui passent leur temps à me prévenir (et, je pense, à se prévenir elles-mêmes à travers moi) des dangers de l’euphorie. Certaines sont agacées par ma tendance naturelle, d’autres la tolèrent parce qu’elles m’aiment bien, mais aucune ne la partage. Elles ont peur que l’euphorie n’entame leur sentiment d’utilité.

N’ai-je pas le droit de savourer ma victoire contre la merde ?, me demandais-je en sirotant mon vin, sans devoir d’abord reconnaître à quel point cette victoire était infime et insignifiante ?

Bien sûr que je sais cela, de même que je sais qu’il n’y a rien à célébrer dans le fait d’effectuer une à une les tâches féminines en plus des masculines. L’émancipation est un fruit au goût âpre quand elle implique de dormir seule, de n’avoir personne avec qui partager ses responsabilités ou ses rares moments d’euphorie, de faire la course contre la montre toute la journée, de n’avoir jamais du temps pour soi, de vieillir prématurément, d’être rejetée par les hommes (et les femmes hors du mouvement) comme étant une fauteuse de trouble, une emmerdeuse ou, au mieux, une « forte personnalité ».

Mais je me suis dit, mes chères sœurs, que je ne vous laisserais pas me détourner de ma joie. Tout comme je ne laisse pas vos remarques imaginaires m’empêcher d’écrire ici le récit de mon combat. Je ne veux vous faire aucune leçon. D’ailleurs, je ne crois pas aux leçons données par une personnes tierce, seulement à celles que l’on tire soi-même de son expérience vécue. Cela dit, l’expérience gagne à être mutualisée.

a) J’ai appris plusieurs choses de l’expérience de cet après-midi : il n’y a aucun mystère dans le maniement des outils. Même une imbécile maladroite telle que moi peut le faire.

b) Il n’y a pas de boulots masculins ou féminins. Il y a une attitude typique des femmes vis-à-vis du travail, qui consiste à minimiser toute jouissance immédiate à l’accomplir et à souligner la satisfaction indirecte contenue dans son utilité ; et il y a une attitude typique des hommes, qui fait mousser le plaisir gratuit (la « créativité ») et maintient à distance l’aspect secondaire, ancillaire. Les deux sexes sont capables des deux attitudes, et chacune des deux attitudes est incomplète.

c) Ma véritable amie, dans ma lutte contre le siège des chiottes, n’était pas l’huile, visqueuse et intrusive comme l’est tout intermédiaire, mais la vis elle-même [6]. Je me rappelle que, pendant un bon bout de temps, je ne savais pas dans quel sens tourner l’écrou, mais je le tournais malgré tout, des deux côtés. Peu à peu, la bonne direction s’est imposée, jusqu’à que finalement la vis qui s’était maintenue là, toujours plus crottée, depuis la construction de l’immeuble (ou le début des temps ?) se libère entièrement.

À ce stade, vous me demandez de ne pas verser dans la prétention. Mais je vais le dire quand même. Je sais que je ne suis pas – que nous ne sommes pas – encore sortie(s) de la merde, loin s’en faut. La plupart du temps, nous ne savons même pas de quel côté tourner. Au lieu de faire mumuse avec mon jeu de lego domestique, au lieu de rédiger ce petit tract, ne ferais-je pas mieux, par exemple, de consacrer mes samedis après-midis à militer contre le scandale des maris respectables qui s’abstiennent de subvenir aux besoins de leurs enfants, préférant charger leurs ex-femmes du fardeau ?

Notre libération est un boulot lent, difficile et ingrat, et il y aura un nettoyage colossal à faire une fois qu’il sera terminé. Nous serions folles de nous y attaquer si nous avions quelqu’un d’autre pour le faire à notre place. Or, mes chères sœurs, il n’y a personne. Et quand nous arriverons au bout – car, tout comme pour mes foutues vis, un dénouement viendra, j’en suis sûre –, je vous garantis un moment d’exultation. Avant qu’une nouvelle tâche ne nous réclame.


Merci à Guillaume Barou pour l’aide technique.


[1Tom Overton, « Life in the Margins », Frieze, 27 février 2017.

[2Tom Overton, « Anya Berger (1923-2018) », Frieze, 27 février 2018.

[3Joshua Sperling, « John Berger, la vie du monde », Ballast, 18 avril 2019.

[4John Berger, Voir le voir [1972], traduit de l’anglais par Monique Triomphe, Éditions B42, Paris, 2014.

[5Dans le Nouveau Testament, Marthe et Marie sont deux femmes à qui Jésus aime rendre visite. Un jour, Marthe, qui s’active pour servir le repas, se fâche contre sa sœur qui ne l’aide pas suffisamment et qui se contente d’écouter Jésus. Jésus prend la défense de Marie.

[6À noter qu’en anglais, screw signifie à la fois « vis » et « baise » (ou « visser » et « baiser »).