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La méridienne

Le blog de Mona Chollet

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9 décembre 2018

L’hédonisme sans les femmes

À propos de « L’Art d’être oisif dans un monde de dingue » de Tom Hodgkinson

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Félix Vallotton, « La Paresse », gravure sur bois, 1896

Une apologie des oisifs de Robert Louis Stevenson, Éloge de l’oisiveté de Bertrand Russell, Le Droit à la paresse de Paul Lafargue, Du sommeil et autres joies déraisonnables de Jacqueline Kelen, Aspects du paradis de Séverine Auffret, L’An 01 de Gébé, Le Livre des plaisirs de Raoul Vaneigem, Le Livre du thé d’Okakura Kakuzo, Oblomov d’Ivan Gontcharov... Au fil des années, j’ai lu à peu près tout ce qui me tombait sous la main sur la paresse, l’oisiveté et, plus généralement, toutes les critiques de notre mode de vie aberrant, de notre conception totalement à côté de la plaque de ce que sont la vie, le temps, le travail, etc. Il y a un plaisir à baigner dans ce genre de propos, à s’en imprégner, à voir les mêmes idées reformulées de mille manières différentes qui y ajoutent chacune une nuance, une lueur supplémentaire de lucidité libératrice.

Dernière lecture en date dans cette veine : L’Art d’être oisif dans un monde de dingue [1], de Tom Hodgkinson, cofondateur en 1992 du magazine britannique The Idler (« L’oisif »). On y trouve quelques constats percutants — par exemple : « Le capitalisme a promu l’emploi comme une religion, et le socialisme... également, malheureusement. » Manière de rappeler qu’aucune force politique ne porte aujourd’hui une critique de la religion du travail, alors même que ses ravages sont de plus en plus grands, autant chez ceux qui gagnent bien leur vie que chez ceux qui la gagnent très mal ou pas du tout. Cette religion nous amène à la fois à nous détruire nous-mêmes par la suractivité, la souffrance et l’aliénation, et à détruire notre milieu vital par la surproduction — mais aussi, pour ceux qui peuvent s’y adonner, par le tourisme, ce gigantesque exutoire collectif à des vies invivables [2].

« L’action est simplement
le refuge des gens
qui n’ont rien à faire »
(Oscar Wilde)

Hodgkinson s’appuie sur le livre essentiel de l’historien britannique Edward P. Thompson, Temps, discipline du travail et capitalisme industriel [3], pour retracer comment la révolution industrielle a inculqué aux ouvriers la docilité dont elle avait besoin, en la déguisant en morale et en vertu désintéressées ; comment elle a imposé la tyrannie de l’horloge à l’usine et à la maison, standardisé et artificialisé le temps de travail en ôtant toute souplesse, tout naturel à l’alternance du labeur et du loisir. Par moments, j’ai eu l’impression de relire mes propres pages sur le sujet dans Chez soi. Les chapitres intitulés « Du thé », « Du sommeil », « De la maison », « De la rêverie », y ont fait écho aussi.

Hodgkinson cite cette belle formule d’Oscar Wilde : « L’action est simplement le refuge des gens qui n’ont rien à faire. » Et remarque que, dans notre société conçue comme « un organisme voué à l’efficacité », « vous ne verrez jamais un article de journal intitulé : “Tout sur les intuitions spirituelles et les moments de vraie joie des esclaves salariés plongés dans le sommeil lorsqu’ils sont confinés au lit” ». Récemment, lors d’une signature de Sorcières à Genève, une lectrice m’a dit qu’elle voyait dans mes livres une défense de l’idée que la vie intérieure comptait autant que la vie extérieure, et je l’ai remerciée, tout en la prévenant que j’allais m’empresser de lui voler cette observation (c’est chose faite). Cette idée résume bien aussi le propos de L’Art d’être oisif dans un monde de dingue. On y lit par exemple que, dans la Chine ancienne, « le thé servait à harmoniser les rapports entre le collectif et l’individu. C’était aussi un lieu de rencontre entre le monde intérieur et le monde extérieur ».

Visiblement, l’oisiveté
n’est pas une affaire
de gonzesse

Ma lecture a cependant été largement gâchée par le sentiment d’être une intruse dans la grande fête de l’oisiveté couillue orchestrée par Hodgkinson. Il y a sans doute eu une époque de ma vie où j’aurais à peine ressenti une légère gêne en lisant ce genre de livre qui me signifie à chaque page, ou presque, qu’il ne s’adresse pas à moi ; aujourd’hui, ça m’exaspère. Ça me casse sérieusement les ovaires. J’ai l’impression de voir l’auteur me faire des bras d’honneur à répétition. Tous les paresseux que cite Hodgkinson sont des figures masculines ; visiblement, l’oisiveté n’est pas une affaire de gonzesse. Sa bibliographie compte 109 auteurs et 9 autrices (dont Barbara Ehrenreich, au moins monsieur a bon goût).

Il fait l’éloge de Hugh Hefner, le fondateur de Playboy, parce qu’il a publié « Ray Bradbury, Jack Kerouac, Truman Capote, Henry Miller, Vladimir Nabokov, Kenneth Tynan et Philip Roth », et qu’il a « lancé Lenny Bruce et Woody Allen, publié des interviews de Malcolm X, Martin Luther King, Bob Dylan, Fidel Castro ». En annexe du livre, on trouve des textes d’Aristote, de Samuel Johnson, de John Keats, de Stevenson, de Paul Lafargue, de Jerome K. Jerome, de G. K. Chesterton. Bref, aucune concession n’est faite à l’hypothèse — certes audacieuse — selon laquelle une trace d’activité digne d’intérêt aurait un jour été détectée dans un cerveau féminin.

Deux rôles féminins possibles :
instrument de plaisir muet
ou harpie gardienne de l’ordre social

Tout cela appelle assez naturellement une question : ce garçon est-il conscient de l’existence de cette modeste moitié de l’humanité qui se compose de femmes ? À la lecture, il apparaît tout de même que oui. Bravo, Tom, tu es très observateur. Dans son univers, les femmes existent, donc, mais elles sont reléguées à l’arrière-plan, confinées dans deux catégories subalternes : elles sont soit des instruments de plaisir muets, des variantes de la courtisane, des éléments d’agrément génériques et interchangeables dans le décor où le paresseux occupe la place centrale, soit des harpies, gardiennes et incarnations de l’ordre social, dont la désapprobation sert à le valoriser en rehaussant encore sa délicieuse insolence subversive.

On rencontre par exemple les femmes de la première catégorie quand Hodgkinson cite un poème chinois du XVIe siècle, qui conseille de savourer son thé « avec des amis agréables et des concubines sveltes » : les autres hommes sont là pour faire la conversation, sur un pied d’égalité avec le poète, et les femmes pour lui fournir des corps agréables et anonymes. Un conseil que Hodgkinson commente ainsi : « J’aime bien l’idée du thé avec des concubines sveltes, mais je ne suis pas certain que les épouses et petites amies occidentales toléreraient cette pratique. » Cette réflexion oppose la concubine docile et charmante à la compagne « régulière », la rabat-joie possessive, tout en signifiant implicitement que l’on s’adresse à un lecteur masculin, que l’on discute ici entre hommes. Plus loin, Hodgkinson rêvasse devant les premiers numéros de Playboy, qui « regorgent de photos du patron Hugh Hefner fumant la pipe et sirotant un cocktail en compagnie de jolies filles ». Il vante un livre sur la pêche qui dépeint un « monde de plaisirs » où l’on trouve « des jeunes femmes rubicondes chantant des ballades dans les bois ». Il soupire à l’évocation des tavernes d’autrefois : « Une bonne taverne du XVIIe siècle brassait sa propre bière, vous préparait le poisson, avait des draps sentant bon la lavande et animait ses soirées avec une jeune femme chantant des chansons folkloriques légères. »

« Une femme est
seulement une femme,
mais un bon cigare
c’est tout un arôme »

La harpie, elle, apparaît aussi quand il est question des sorties au pub : « Monsieur appelle sa femme pour s’excuser de son retard, la femme appelant monsieur sur son portable pour savoir où il est (ou réciproquement). » Ce « ou réciproquement » maladroit semble avoir été ajouté après coup, à la hâte, comme sous l’effet d’une vague mauvaise conscience — ou sur la suggestion d’une relectrice ou d’un relecteur un peu lucide ? Quoi qu’il en soit, l’hypothèse d’une femme qui s’amuse au pub en retardant le moment de rentrer retrouver son compagnon à la maison a peu de poids quand, juste après, Hodgkinson cite ce poème de Robert Burns : « Pendant que nous restons assis devant nos chopes, / Nous soûlant de bonheur et d’ale forte, / Nous oublions les longs miles écossais restant à faire, / Les marais, les ruisseaux, les ravins, les barrières / Qu’il faudra traverser avant d’être chez nous, / Où, sur leurs chaises, les femmes font longue figure / Et froncent des sourcils aussi noirs que l’orage, / Et tiennent bien au chaud leur rage. » Pour l’épouse, c’est la double peine : non seulement elle se coltine l’essentiel des tâches domestiques et éducatives, mais son compagnon la disqualifie parce qu’il la trouve revêche et pas très sexy ni très fantaisiste. Les bonnes femmes, décidément...

Cependant, c’est surtout le tabac qui suscite l’ire de ces dragons femelles. La petite amie de Hodgkinson déteste le voir fumer la pipe : « Lorsque je lui demande pourquoi — peut-être est-ce en raison de l’odeur ? — elle répond : “Non, c’est l’attitude.” Je suppose qu’elle ne peut pas supporter de me voir ne rien faire. (...) Mais je suppose que je ne dois pas ébranler l’harmonie domestique. » Il affirme que « de nombreux poètes sont déchirés entre cette traditionnelle contradiction du fumeur : le cigare ou l’épouse. Ils choisissent généralement... le cigare », car, comme l’a écrit Rudyard Kipling, « une femme est seulement une femme, mais un bon cigare c’est tout un arôme ». Apparemment, la misogynie fait partie intégrante de la panoplie de l’« oisif », qui, ici, tend à devenir à mes yeux fortement synonyme de « connard ». Renseignements pris, Hodgkinson assume : en 2014, il a raconté dans The Independent comment, élevé par une mère féministe, il est par la suite « revenu aux stéréotypes de genre ». On s’en doutait un peu. Il y est même tellement revenu que, à en croire une lectrice, dans son manuel pour apprendre à être un « parent oisif » (The Idle Parent, non traduit), « quand il vante les vertus d’une de ses idées éducatives, il a tendance à dire “il” [en parlant de l’enfant], et quand il se plaint que les enfants sont difficiles, il a tendance à dire “elle” ». Sympa.

Une logique qui caractérise aussi
toute une veine libertaire
et artistique française

Tom Hodgkinson a 50 ans, ce qui est relativement jeune, et cette pensée me déprime. Bien sûr, il n’a inventé ni cette mise au ban des femmes, ni cette manière de les catégoriser — la petite pépée contre la bobonne emmerdante : elles caractérisent aussi toute une veine libertaire et artistique française. Mais j’aurais voulu pouvoir croire que ce travers était l’apanage des vieilles générations, celles de 68, de Hara-Kiri et de Charlie Hebdo. En novembre 1999, c’est d’ailleurs dans Charlie que j’avais publié ce compte rendu — retrouvé dans un recoin de mon disque dur — du Festival du film d’histoire de Pessac, consacré cette année-là au thème du bonheur :

« Quelle est l’impression dominante qui peut bien se dégager d’une série de films tournant autour du bonheur ? Eh bien, c’est fou comme tous ces héros, célibataires enthousiastes ou polygames contrariés, ont une obsession et une haine communes : les femmes ; ou plus exactement le mariage, principal épouvantail à bonheur répertorié. Il se peut que les épouses aussi soient insatisfaites de leur situation, mais cela reste secondaire, et permet seulement de les tourner en ridicule quand elles donnent libre cours à leur frustration et tombent en chaleur dans les bras du premier venu. Dans Jour de fête, de Jacques Tati, le forain guette une charmante apparition à la fenêtre d’une maison, quand sa femme, d’un ton rogue, le rappelle à l’ordre des corvées ménagères. Dans Mon oncle Benjamin, épopée soixante-huitarde en costumes XVIIIe (avec un Jacques Brel épatant en turbulent médecin des pauvres), les hommes ripaillent entre eux et trinquent au célibat en pinçant les fesses de la jolie aubergiste. »

(J’avais eu l’impression de commettre une transgression énorme en écrivant ça dans Charlie. Je me rappelle que personne, dans la rédaction, ne m’avait fait le moindre commentaire sur ce papier et que je l’avais interprété, à tort ou à raison, comme un signe de réprobation unanime.)

« La femme a eu ses enfants,
et maintenant le sexe sans procréation
ne semble plus intéresser madame »

Un monde où le plaisir est une prérogative et un privilège masculins, et où les femmes sont soit celles qui servent ce plaisir, soit celles qui lui font obstacle, mais ne recherchent en aucun cas le leur : c’est la logique qui sous-tend la prostitution. « Une autre solution pour se débarrasser de la culpabilité liée au sexe a traditionnellement été le recours aux prostituées, courtisanes et concubines, écrit Tom Hodgkinson. Je rêve d’avoir vécu dans le Paris du XIXe siècle où les luxueuses maisons de tolérance et leurs courtisanes libérées étaient culturellement acceptables. Dans mon esprit, les lupanars sont pleins d’amusement, de rires et de plaisir. » On ne saura pas comment les épouses, elles, sont censées faire pour « se débarrasser de la culpabilité liée au sexe », ni dans quelle mesure l’« amusement » qui règne dans les maisons closes est celui des prostituées : là encore, seul le sujet masculin existe. Dans tout le livre, Hodgkinson fait d’ailleurs assez peu de cas de la sexualité féminine. À ses yeux, la poursuite d’une vie sexuelle après la naissance des enfants est une préoccupation du père, et de lui seul. La libido de sa compagne, affirme-t-il, a été détruite par les « exigences de jeunes enfants », et, de toute façon, elle ne baisait que pour tomber enceinte : « La femme a eu ses enfants, et maintenant le sexe sans procréation ne semble plus intéresser madame » (?!).

Par ailleurs, il plaide pour la paresse au lit, contre le sexe-performance, sportif et hygiénique. Cela nous vaut — roulement de tambour — l’une des rares citations de femme du livre : l’extrait d’un article de la journaliste Suzanne Moore pour The Idler, où elle assurait : « Pour être franche, je n’ai jamais compris ce qu’il y avait de mal à s’allonger et à penser à l’Angleterre » (« lie back and think of England », le conseil traditionnellement donné aux jeunes mariées anglaises avant leur nuit de noces). Autrement dit, ce qui semble surtout intéresser Hodgkinson dans le « sexe paresseux », c’est la possibilité de ne pas se soucier du plaisir de sa partenaire. Plutôt que L’Oisif, il aurait peut-être dû intituler son magazine Le Butor ?

En quête de la voix des femmes

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Serge Rezvani et Lula

Où peut-on trouver des évocations d’une paresse sensuelle vécue par un homme dans la complicité avec une femme, dans une relation où elle existe en tant que sujet autant que lui, et où le plaisir de l’échange est celui d’une intimité totale, autant verbale que sexuelle ? Dans les récits de passion amoureuse, sans doute. Le plus beau que je connaisse, c’est celui de Serge Rezvani et de sa femme Danièle, dite Lula, dans leur maison perdue dans la forêt des Maures. Mais, là encore, à quelques exceptions près (Anaïs Nin ?), c’est en général l’homme qui raconte. J’avais d’ailleurs été éblouie par ces quelques lignes de la plume de Danièle Rezvani que son mari a insérées dans son livre Le Testament amoureux [4] ; elles m’avaient fait regretter de ne pas pouvoir en lire plus d’elle :

« En ce moment le feu dans la salamandre rougeoie derrière le mica, et les arbres sans feuilles font un dessin rigide à travers le ramage des rideaux transparents. Plus tard cette même chambre s’assombrira des verts de jungle de l’été, les fenêtres s’ouvriront sur les vibrations tendues des cigales... Ce matin il pleut. Il pleut depuis hier. Il pleut comme il pleut dans le Midi, régulièrement, lourdement. Il n’avait pas plu depuis des mois et nous n’avions plus d’eau. Revenus aux temps anciens quand il fallait toujours penser à économiser. Tout à l’heure nous allons enfin pouvoir prendre un merveilleux bain tous les deux dans la salle de bains bien chaude ! Ce matin j’avais la flemme d’écrire mais je me disais que si je ne m’y mets pas un peu chaque jour je n’y croirai jamais assez pour continuer. Déjà hier je m’étais donné l’excuse de faire des gâteaux pour le thé ; la maison est encore tout embaumée de parfum de cannelle et de gingembre. Aujourd’hui je suis tentée de trouver qu’il pleut trop, que c’est sinistre... on n’y voit plus rien par la fenêtre... bien qu’au contraire la chambre n’en paraisse que plus intime, plus chaude avec la lumière des petites cloches en pâte de verre orangée. La chatte dort en boule sur la couverture de fourrure, poil contre poil, petite touffe blonde sur l’immensité fauve. Le feu est rouge à travers le mica de la salamandre et les fleurs du tapis sont douces sous mes pieds... »

Quand le « temps pour soi »
est encore une arnaque

En me mettant à collectionner les images de paresse, il y a quelques années, je me suis aussi aperçue de cette ambiguïté fondamentale : quand c’est une femme qui incarne cette qualité sous le pinceau d’un peintre ou devant l’objectif d’un photographe, elle est souvent nue — comme dans la gravure de Vallotton placée en tête de cet article —, et il est alors difficile de savoir si l’artiste invite le spectateur masculin à se rincer l’œil en contemplant son corps abandonné, bref, s’il sacrifie au male gaze, ou s’il invite les spectateurs des deux sexes à s’identifier à elle et au bien-être qu’elle éprouve — ou les deux, peut-être ? Il y a toujours un petit coup d’épaule à donner, quand on est une femme, pour devenir pleinement reine et sujet de son propre plaisir.

L’empêchement ne tient pas qu’aux représentations, évidemment, mais aussi à une impossibilité matérielle. Dès son livre pionnier sur la « seconde journée de travail » des femmes (The Second Shift) [5], en 1989, la sociologue américaine Arlie Hochschild avait constaté que, dans les couples hétérosexuels qu’elle avait étudiés, la plupart des femmes étaient enfermées dans une routine rigide, alors que les hommes, eux, gardaient davantage de contrôle sur l’usage de leur temps, et davantage de loisirs. Et lorsque les magazines incitent leurs lectrices à « prendre du temps pour elles », il y a encore une arnaque, comme le fait remarquer Titiou Lecoq dans Libérées [6] : « Le temps pour soi n’est jamais du temps purement égoïste, de la vraie glande. On ne nous dit pas de rester sous la couette à regarder le plafond. Ou de mettre de la musique et de danser toute seule. Ou de se masturber. Bref, un moment consacré à quelque chose hors de toute contrainte qui ne réponde à aucune visée utilitariste. Les suggestions sont plutôt de s’enfermer dans la salle de bains pour prendre un bain, s’enduire de crème hydratante, faire un masque, aller dans un institut essayer le nouveau peeling miraculeux. Il ne s’agit pas de vrais moments pour soi, mais de temps passé à répondre à d’autres impératifs modernes : être belle, avoir une jolie peau, un ventre plat, des fesses fermes. »

Dans la foulée de #metoo, défendre son corps et imposer la notion de consentement, oui. Mais aussi affirmer son désir, reprendre l’hédonisme — dans sa dimension politique ou individualiste — à une certaine tradition masculine qui l’a confisqué, réclamer le droit de contribuer à façonner le monde de fantasmes, d’images et de récits dans lequel nous baignons ; se placer enfin au centre du paysage du plaisir, sexuel ou pas. Beau programme, non ?


[1Tom Hodgkinson, L’Art d’être oisif dans un monde de dingue, traduit de l’anglais par Corinne Smith, Les Liens qui libèrent, Paris, 2018.

[2Lire « “Le tourisme est une industrie de la compensation” », entretien avec Rodolphe Christin, dans CQFD de juillet-août 2018.

[3Edward P. Thompson, Temps, discipline du travail et capitalisme industriel (1993), traduit de l’anglais par Isabelle Taudière, La Fabrique, Paris, 2004.

[4Rezvani, Le Testament amoureux (1981), Points Seuil, Paris, 1984.

[5Arlie Hochschild (avec Anne Machung), The Second Shift : Working Families and the Revolution at Home (1989), Penguin Books, New York, 2012.

[6Titiou Lecoq, Libérées. Le combat féministe se gagne devant le panier de linge sale, Fayard, Paris, 2017.