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La méridienne

Le blog de Mona Chollet

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24 juin 2017

La revanche d’une blande

Dans « Une apparition », Sophie Fontanel raconte comment elle a arrêté de se teindre les cheveux

Le salon de coiffure est plein, ce jour-là. Des femmes et quelques hommes installés dans les fauteuils face aux miroirs, des enfants qui courent partout, des employés qui vont et viennent... Entreprenant de peigner mes cheveux mouillés, le coiffeur soulève de longues mèches. Il révèle alors toute l’étendue du blanc qui, depuis la fin de la vingtaine, envahit peu à peu ma chevelure châtain. Ce blanc me distingue : autour de moi, les autres clientes arborent toutes les couleurs de cheveux possibles, sauf celle-là. Un instant, cette singularité m’épouvante, comme si je commettais un impair, une transgression presque obscène.

C’est la première fois que je suis aussi embarrassée de ne pas me teindre les cheveux. La jeune femme qui s’occupe de moi d’habitude me complimente toujours sur mes mèches blanches ; mais son collègue ne partage visiblement pas cette appréciation, et j’ai peut-être déjà senti sa réprobation. Quand je lui annonce que je veux les laisser pousser, il grimace, sceptique, presque dégoûté : « Des cheveux qui blanchissent ? Je ne vous le conseille pas... » Dans sa bouche, un processus banal, commun à la majorité des femmes, devient une sorte de tare qui m’affecterait personnellement. Il m’informe qu’il a utilisé un shampooing spécial, parce que, affirme-t-il, mes mèches blanches jaunissent. Il me déstabilise si bien que, quand je repars, il réussit à m’en fourguer un flacon, alors que c’est le genre de produit chimique et puant que je bannis en général du rebord de ma baignoire. (Ne serait-il pas intéressant de se demander ce que raconte sur notre rapport à la beauté le fait d’utiliser les mêmes procédés de fabrication pour les shampooings que pour les gaz de combat [1] ?) Je me sens obligée de m’en remettre à son avis de professionnel, m’imaginant peut-être que son métier lui donne la capacité de discerner une nuance de jaune invisible à l’œil du commun des mortels.

Abruti.

Pourtant, à aucun moment cet épisode désagréable ne m’amène à envisager de me teindre les cheveux. Ce n’est pas que je me moque de mon apparence, ou que je voue un culte inconditionnel au naturel, ou que je refuse de me plier à toutes les injonctions sociales adressées aux femmes. Face à ces attentes, chacune compose comme elle peut ; il est possible qu’un jour ma façon à moi de composer s’équilibre autrement. Mais, pour le moment en tout cas, quelque chose en moi s’entête.

Abstraction faite du regard des autres, parfois perplexe ou réprobateur, j’aime mes cheveux blancs. Je les trouve beaux. J’aime l’idée de laisser ma chevelure se métamorphoser lentement, blanchir peu à peu, avec la douceur et la luminosité que cela lui apporte. J’aime cette impression de me laisser aller en toute confiance dans les bras du temps qui passe, au lieu de me cabrer, de me crisper. Le coiffeur de mon enfance et de ma jeunesse — que, petite, j’avais surnommé Joko, d’après le singe coiffeur d’un de mes albums, et qui m’amadouait en m’offrant des bigoudis, objets les plus fascinants du monde — me disait que la nature fait bien les choses : elle adapte l’évolution de nos cheveux à celle de notre visage pour mieux le flatter et l’éclairer, pour éviter de lui donner un air sombre et dur au fur et à mesure qu’il perd de sa fraîcheur. Et puis, pourquoi faudrait-il donner l’illusion que le temps ne passe pas ? Qui ne voit pas qu’il passe, franchement ? Je me sens bien plus épanouie, bien mieux dans ma peau que quand j’avais 20 ans ; pourquoi devrais-je dissimuler ce que je considère comme un gain, une victoire, une richesse ?

« C’est une chance que,
quand tu vieillis,
il y ait un truc nouveau
qui t’arrive »

« Les femmes ne sont pas condamnées à rester telles qu’elles ont été dans leur jeunesse. Elles ont le droit (je ne dis pas que c’est un devoir, et chacun fait comme bon lui semble) de s’enrichir d’un autre aspect, d’une autre beauté », écrit Sophie Fontanel dans Une apparition. Il y a deux ans, ne pouvant « plus se voir en teinture », elle a décidé d’arrêter. Dans ce livre (sortie le 17 août), elle raconte l’expérience passionnante, libératrice, euphorisante que cela a été. Elle a simplement laissé le blanc pousser sous la couleur, et elle a documenté le processus sur Instagram, sous le hashtag #uneapparitionsophiefontanel.

Elle rapporte ses propres réflexions, mais aussi les réactions de l’entourage, enthousiastes, agressives ou faussement complices. Certains commentaires sont d’une remarquable méchanceté ; mais, au lieu de s’en formaliser, elle a l’intelligence de chercher ce qu’ils révèlent de la personne dont ils émanent, plutôt que de la personne qu’ils visent. Elle se souvient de ces mots de sa mère : « Ce qu’on dit, c’est de soi. » De fait, quand elle rapporte la consternation de sa grande amie Ines de la Fressange, difficile de s’étonner : après tout, c’est quasiment le métier d’Ines de la Fressange — avec quelques autres, comme Sharon Stone ou Demi Moore — d’entretenir l’illusion que l’on peut avancer en âge tout en figeant à jamais l’apparence de ses 35 ou de ses 40 ans. Sophie Fontanel, elle, a un autre point de vue : « C’est une chance que, quand tu vieillis, il y ait un truc nouveau qui t’arrive. »

Il y a cet homme — lui-même poivre et sel — qu’elle croise dans un ascenseur, et qui lui lance, parlant de sa femme qui se tient à côté d’eux : « J’espère bien qu’elle ne fera jamais une chose pareille. » Ou, à l’inverse, celui qui la rencontre à la boulangerie et qui la supplie : « Vous ne voudriez pas venir chez moi et expliquer à ma femme qu’elle serait sublime avec les cheveux blancs ? » Le double standard affleure dans tout le livre : même si certains hommes supportent mal, eux aussi, l’idée de voir leurs cheveux blanchir (Sophie Fontanel soupire sur ce qu’ont coûté au contribuable les teintures de François Hollande, alors qu’au même moment Barack Obama assumait son grisonnement avec classe et humour), personne n’estime que cela les rend moins sexy et séduisants — au contraire, parfois.

« Blanc comme tant de choses
belles et blanches,
les murs peints à la chaux en Grèce,
le marbre de Carrare,
le sable des bains de mer... »

Le tabou est bien plus marqué pour les femmes. Non seulement un préjugé les condamne à ne pouvoir séduire que par leur fraîcheur, leur fécondité supposée, leur ingénuité inoffensive, mais, chez elles, les cheveux blancs sont associés à des images peu flatteuses, dont l’inconscient collectif est saturé : la grand-mère à confitures, ou alors la vieille sale, négligée, malfaisante. Tout un corpus déprimant que conjurent en douceur les images convoquées par Sophie Fontanel : « Blanc comme tant de choses belles et blanches, les murs peints à la chaux en Grèce, le marbre de Carrare, le sable des bains de mer, la nacre des coquillages, la craie sur le tableau, un bain au lait, le radieux d’un baiser, la pente enneigée, la tête de Cary Grant recevant un Oscar d’honneur, ma mère m’amenant à la neige, l’hiver. » Elle croit à la possibilité de bousculer la définition de ce qui est sexy, me dit-elle : « Regarde comment certains hommes, depuis quelques années, ont résolu le problème de la calvitie en se rasant le crâne. Résultat : aujourd’hui, on n’a aucun mal à trouver sexy un homme au crâne glabre, alors qu’autrefois les modèles de séduction masculine étaient plutôt chevelus : Robert Redford, Paul Newman... »

Et si ce n’est pas possible... Elle a beau aimer l’amour et n’avoir renoncé à rien dans ce domaine, elle refuse d’organiser sa vie et son apparence autour des goûts — des goûts supposés, qui plus est — des hommes. Elle rapporte dans son livre le discours indigné que lui tient une journaliste italienne : « Déjà que les hommes ont peur des femmes mais alors en plus si on se met à les effrayer, les pauvres, il ne faudra pas s’étonner si un jour ils arrêtent complètement de bander ! » Elle observe : « Dans la façon dont beaucoup de femmes hétérosexuelles parlent des hommes, il y a à la fois cette idée qu’ils pourraient se taper une porte tellement ils sont peu regardants et cette obsession des “tue-l’amour”, comme si leur désir était une petite chose fragile qu’un rien pourrait faire s’évanouir... C’est un peu contradictoire ! »

« Je ne cherche pas la jeunesse,
je cherche la beauté »

Journaliste de mode, Sophie Fontanel travaille à L’Obs. J’ai eu la dent dure à son égard dans Beauté fatale — à l’époque, elle était à Elle, où elle a passé quinze ans. J’ai encore du mal à comprendre qu’on puisse se passionner à ce point pour des vêtements — même si son roman La Vocation (2016) donne sens à cette passion en l’inscrivant dans son histoire familiale. (« Il y a deux raisons possibles pour lesquelles les gens s’intéressent à la mode, me dit-elle : soit parce qu’ils sont réellement futiles et débiles, soit parce que ça les aide à vivre. ») Une apparition se déroule entre Hydra et Venise, entre la terrasse de Sénéquier à Saint-Tropez et celle du Flore à Paris : pas vraiment mon monde. Mais je dois bien admettre que j’étais passée à côté de certains aspects de sa personnalité. Comment résister à ce culot et à ce bagout joyeux, à cette façon qu’ont ses livres d’empoigner un tabou social auquel elle se heurte et de le démonter sans faiblir, avec une sagacité et une honnêteté totales ? (L’Envie, publié en 2011, interrogeait celui qui entoure l’abstinence sexuelle.)

« Il y a comme une espèce de lumière qui est arrivée sur ma tête », disait-elle dans une interview donnée à Mai Hua fin 2015 (voir la vidéo ci-dessous). Loin de signifier une résignation ou un renoncement, l’acceptation de la blancheur de ses cheveux lui fait l’effet d’une révélation, lui procure un plaisir fou. « Tout ce qu’on raconte sur les cheveux blancs est faux », clame-t-elle. Elle écrit : « Je ne cherche pas la jeunesse, je cherche la beauté. » Et elle s’émerveille : la voilà devenue « blande ».

Le mot « lumière » revient aussi sous la plume de l’Américaine Anne Kreamer, qui a écrit un livre — Going Gray — sur le même sujet en 2007. Le déclic lui est venu à 49 ans, en voyant une photo où elle posait entre sa fille blonde et une amie aux cheveux blancs, alors qu’elle-même teignait les siens depuis des années sans se poser de questions. Elle a eu un choc : « Je me suis fait l’effet d’un trou noir entre Kate, habillée gaiement, et mon amie Aki, saisie sur le point d’éclater de rire. Mon casque d’acajou sombre et profond et mes vêtements foncés aspiraient toute lumière de ma présence. Voir cette personne, cette version de moi-même, m’a fait l’effet d’un coup de poing dans le ventre. En une seconde, toutes mes années d’artifices soigneux, dans le but de préserver ce que je croyais être une apparence jeune, ont volé en éclats. Tout ce qui restait, c’était une femme d’âge moyen, à l’air confus et négligé, avec des cheveux teints dans une couleur bien trop foncée. (...) Kate avait l’air réelle. Aki avait l’air réelle. Moi, j’avais l’air de faire semblant d’être quelqu’un que je n’étais pas. »

Un sujet « apparemment trivial »
qui touche au cœur
d’une « grande anxiété collective »

Après cette prise de conscience, son point de vue change du tout au tout. Elle remarque que quand les femmes de son entourage parlent de « prendre soin » de leurs cheveux, la plupart veulent dire « les teindre », ce qui, après tout, est loin d’aller de soi. Elle souligne aussi que ces normes n’ont rien d’immuable : en 1950, avant la montée en puissance de l’industrie cosmétique, moins de 10% des Américaines se teignaient les cheveux... Mais elle réalise, aux réactions qu’elle suscite autour d’elle une fois le pas franchi, que ce sujet « apparemment trivial » touche au cœur d’une « grande anxiété collective ».

Elle dit son soulagement d’en finir avec « l’énorme investissement de temps et d’argent » que représente l’entretien d’une couleur. Sophie Fontanel, elle, se souvient de sa crainte qu’on voie ses racines blanches, l’été, quand elle sortait de l’eau : « Ça me gâchait vraiment le plaisir. C’est vrai, bon sang, où était-elle, la joie enfantine des cabrioles aquatiques, si la première chose que vous donniez à voir en remontant à la surface était une raie au milieu qui trahissait et votre âge et vos tricheries ? » Et elle se demande : « Comment avais-je pu supporter de telles humiliations ? » Dans l’injonction faite aux femmes de paraître éternellement jeunes, elle voit une manière subtile de les neutraliser : on les oblige à tricher, puis on prend prétexte de leurs tricheries pour dénoncer leur fausseté et mieux les disqualifier [2].

Le fait de travailler dans la mode lui rend probablement les choses à la fois plus difficiles et plus faciles. Plus difficiles, en raison de la dureté de ce milieu, de son jeunisme forcené. Mais plus faciles aussi parce que, avec son goût, son élégance et les moyens financiers dont elle dispose, elle peut mettre en échec au moins l’un des préjugés associés aux cheveux blancs : celui qui en fait un signe de négligence. « Déroutés, les regards filaient vers mes racines, écrit-elle. Puis, aussi soudainement, sautaient de mes cheveux à mes habits, comme si un indice se situait là, dans un “laisser-aller” global que j’aurais pu avoir. Et qui aurait pu expliquer. Mais si on observait ma mise, comme on dit, on tombait sur mes vêtements bien repassés, sur une coquetterie. Je n’avais renoncé à rien d’autre qu’aux teintures. » À l’inverse, l’écrivaine Elizabeth Benedict, auteure d’une contribution (« No, I Won’t Go Gray ») dans un recueil collectif intitulé Me, My Hair, and I, qu’elle a dirigé, cite son désintérêt pour la mode parmi les raisons pour lesquelles elle continue de se teindre les cheveux : « Vu l’état de ma garde-robe, j’ai besoin de toute l’aide que je peux trouver. »

Un « sujet apparemment trivial »... En introduction à Me, My Hair, and I — qui consacre aussi une grande place aux femmes noires et à la question du défrisage [3] —, Elizabeth Benedict écrit que nos cheveux sont « notre gloire, notre nemesis, notre histoire, notre sexualité, notre religion, notre vanité, notre joie, et notre mortalité ». Une journaliste demande à Sophie Fontanel si son initiative « pourrait s’apparenter à l’activisme des femmes noires qui ont revendiqué les coupes afros dans les années 1970 ». Et Anne Kreamer écrit : « L’acte politique le plus provocateur qu’une femme puisse poser avec ses cheveux, c’est de les laisser être naturellement blancs. »


Sophie Fontanel, Une apparition, Robert Laffont, Paris, 2017. En librairies le 17 août.

Anne Kreamer, Going Gray. What I Learned about Beauty, Sex, Work, Motherhood, Authenticity, and Everything Else That Really Matters, Little, Brown and Company, New York, 2007.

Elizabeth Benedict (sous la direction de), Me, My Hair, and I : Twenty-seven Women Untangle an Obsession, Algonquin Books, Chapel Hill - New York, 2015.


[1Comme de nombreux cosmétiques, les shampooings contiennent du polyéthylèneglycol (PEG), obtenu à partir de l’oxyde d’éthylène, qui est aussi à la base du gaz moutarde.

[2« Dans le genre de... Sophie Fontanel », entretien avec Géraldine Serratia, Radio Nova, 14 mai 2017.

[3En français, voir à ce sujet le livre de Rokhaya Diallo et Brigitte Sombié Afro !, Les Arènes, Paris, 2015.