Voilà encore une femme qui sort peu à peu de l’ombre d’un compagnon célèbre. Autant que son influence considérable sur l’œuvre de l’écrivain John Berger, dont elle a partagé la vie entre la fin des années 1950 et le début des années 1970, on commence à reconnaître la pensée et la valeur propres d’Anya Berger (1923-2018), critique, traductrice, militante de gauche, mais aussi féministe.
« Elle a joué un rôle très important auprès de mon père. Traductrice en anglais de Brecht, Trotsky ou Le Corbusier, elle était une grande figure intellectuelle, polyglotte, membre du Mouvement de libération des femmes. Née en Chine, mi-russe, mi-autrichienne, elle a aussi cotraduit avec lui nombre d’ouvrages, dont le Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire », racontait Katya Berger, sa fille, au quotidien suisse Le Courrier, en décembre 2024 [1].
Katya Berger a entrepris d’inventorier et de traduire les textes incisifs et saisissants que sa mère a laissés à sa mort. Ensemble, nous en avons déjà publié un sur ce blog, en 2023 : « Comment je me suis sortie de la merde », qui fera bientôt l’objet d’une parution aux éditions Art & Fiction. Un autre texte, « New Optic », vient de paraître dans la Paris Review, avec une présentation de la chercheuse et autrice féministe britannique Emily Foister : « The New Way of Seeing : In Anya Berger’s Archives ».
Katya, Emily et moi espérons pouvoir publier bientôt, à la fois en anglais et en français, l’ensemble des textes d’Anya Berger, ainsi que sa correspondance, qui nous passionnent. En attendant, en voici déjà un autre, intitulé « Les Veuves ». Il évoque l’amitié du couple formé par Anya et John Berger avec l’écrivain autrichien Ernst Fischer et son épouse Louise (« Lou ») Fischer. Écrit en anglais, en 1975, il se déroule au moment où les deux femmes se retrouvent seules, après la mort d’Ernst Fischer et la rupture d’Anya et John Berger.
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Durant toute la période où John et moi formions un couple, Ernst et Lou Fischer ont joué un rôle crucial dans notre vie, comme nous dans la leur. Les deux hommes étaient des écrivains engagés, qu’on pourrait définir comme des penseurs de la gauche ; nous autres femmes étions des personnes plutôt intelligentes et puissantes à part entière, qui avions totalement dédié nos talents à nos maris. Nous nous déclarions tous quatre libertaires, mais n’en pratiquions pas moins, à l’époque, une stricte monogamie.
Il existait entre nous des différences – Ernst et Lou étaient de vingt ans nos aînés ; nous avions des enfants, eux pas ; mes goûts étaient simples, mon apparence désinvolte faisait penser à un garçon manqué, tandis que Lou se présentait comme sophistiquée, féminine et tournée vers les plaisirs. Ernst dégageait une aura sage et olympienne, tandis que John pouvait paraître impulsif et quelque peu immature. Or chaque couple confirmait l’autre dans l’idée que sa vie était une réussite. Ernst et Lou nous traitaient comme leurs héritiers, quelque chose de plus que des enfants. Et la relation, dans ses meilleurs jours, était prodigieusement stimulante. Que de discussions passionnantes, pendant tant d’heures d’affilée ! Rétrospectivement, je pense qu’Ernst et moi étions en profonde sympathie l’un avec l’autre ; John et Lou flirtaient plutôt entre eux ; et Ernst plaçait en John des espoirs paternels, critiques, retenus et cependant romantiques. Presque chaque année, nous nous débrouillions pour passer du temps ensemble, tantôt à Vienne, tantôt à Genève, ou, les trois derniers étés, en Styrie [2], où les Fischer prenaient leurs vacances.
La dernière fois que j’avais vu Lou, c’était à la mort d’Ernst, en 1972. Il s’est effondré un soir après le dîner, et s’est éteint vers 22 heures, alors que Lou débattait encore à voix haute avec elle-même pour déterminer s’il serait mieux à l’hôpital ou avec elle à la maison. Elle a été dévastée par sa mort, elle pleurait sans arrêt, « Ernst, où es-tu parti, pourquoi es-tu parti ? », et, une fois que nous nous sommes mises au lit (j’ai dormi dans sa chambre à cette occasion), elle n’a cessé d’évoquer le suicide toute la nuit, cherchant par tous les moyens de l’aide pour se tuer. Même les calmants ne lui ont permis de s’endormir qu’au petit matin, deux heures à peine avant que les pompes funèbres ne viennent emporter le corps.
C’est pendant cette longue nuit qu’elle m’avait révélé son âge : 68 ans.
Lou est une femme menue, à la chair mate, ferme et légèrement potelée. Elle a des yeux vifs, un sourire adorable et des mains minuscules dont les ongles pointus sont toujours vernis. Elle n’a pas changé en trois ans, si ce n’est que ses cheveux, toujours impeccablement coiffés, ont blanchi.
Quasiment la première chose qu’elle m’a dite cette fois, trois ans plus tard, a été : « Tu sais quel âge j’ai ? J’aurai 70 ans à mon prochain anniversaire. »
Nous sommes allées manger une glace chez Demel, le tea-room le plus chic de Vienne, et après quelques préliminaires, elle a craché le morceau : elle a un homme. Ce fait la remplit d’une honte profonde et insurmontable. Elle dit qu’il est un crétin, ein Trottel. Il est professeur de linguistique comparée à l’Université Columbia, mais elle maintient qu’il est un idiot. Il ne voit rien à redire à l’état actuel du monde, il la taquine au sujet du communisme (elle est une militante communiste depuis toujours), il adore la vie à l’américaine, etc. « C’est une chute terrible pour moi, m’a-t-elle dit, j’ai honte de lui devant mes amis, je me déteste d’être incapable de vivre toute seule, et je m’en veux de n’être pas non plus capable de mettre fin à mes jours, je suis une méchante vieille femme, totalement dénuée de valeur. »
J’ai répliqué : « Lou, je trouve ça formidable. Que tu aies choisi de vivre. Que tu sois si séduisante et désirable. Que cet homme existe. »
Puis, pensant que cela la rassurerait, je lui ai confessé que, moi aussi, je m’étais trouvé un homme et que, aussi étonnant que cela puisse paraître, il était lui aussi professeur d’université.
Chez Demel, les tables sont rondes et de petites dimensions, disposées très près les unes des autres, de sorte qu’il est difficile de discuter sans se faire entendre.
« Tu COUCHES avec lui ? » a hurlé Lou.
« Oui », ai-je acquiescé aussi discrètement que possible.
« Nous y voilà. C’est la seule et unique chose dont mon idiot soit capable. Il est assez bon sur ce point, il l’était déjà il y a trente-cinq ans quand j’ai eu une liaison avec lui, et il l’est resté. Mais est-ce que ton homme à toi est aussi un imbécile ? »
Je me trouvais maintenant dans une situation que j’aurais dû anticiper. Si je répondais non, j’aurais l’impression de marquer des points contre elle, et c’était la dernière chose que je voulais. Mais en répondant oui, je mentirais.
« Lou, ma chérie, dis-je, tu es tellement sévère que tu le jugerais sans doute idiot. Personnellement, non, je ne trouve pas. »
« Comme tu as de la chance, dit-elle. Mais ce n’est que justice. Tu mérites un homme qui ne soit pas un idiot. Tu es courageuse, indépendante et bien organisée. N’étant rien de tout cela, je ne mérite qu’un crétin. »
Plus tard, après une visite au Kunsthistorisches Museum [3] suivie d’un déjeuner, nous avons sauté dans un taxi pour retourner chez elle, à Döbling.
L’homme a ouvert la porte, en y mettant pas mal de temps.
« Pourquoi tu te barricades de la sorte ? l’a-t-elle immédiatement invectivé. Pourquoi es-tu si lâche ? »
« Aah, Louchen [4], a-t-il proféré en exagérant son accent de Francfort, je ne suis que le gardien de tes trésors. »
C’était un homme d’environ 65 ans, alerte, portant une moustache hérissée.
« Allez, parle un peu russe avec Anya pendant que je me change, a dit Lou, mais fais attention à ne pas l’ennuyer. Ensuite nous prendrons le thé, et après nous voudrons rester seules, entre nous, d’accord ? »
« Mais certainement », a-t-il obéi, avant de s’exécuter sur le champ en m’adressant la parole dans un russe grammaticalement irréprochable, mais aux intonations germaniques. Au fil de l’après-midi, il s’exprima tout aussi couramment en français et en anglais, sans compter bien sûr son allemand natal. Il s’avéra qu’il connaissait également toutes les autres langues européennes, à l’exception du finnois et de l’albanais, mais aussi le turc, l’arabe, le sanskrit, l’urdu, le malais, et qu’il avait de solides bases en japonais. Sa spécialité couvrait cependant les républiques soviétiques d’Asie centrale, dont il maîtrisait à la perfection la vingtaine d’idiomes.
« Karl parle un russe incroyable », j’ai dit à Lou quand elle nous a rejoints.
« Oui, oui, a-t-elle répondu, c’est formidable de savoir parler plein de langues, mais à quoi cela peut-il bien servir si on n’a rien d’intéressant à dire ? »
« Rien d’intéressant ! s’est indigné l’homme. J’étais justement en train de raconter à Anya comment j’ai traversé l’Union soviétique en 1940 par le Transsibérien. C’est une histoire fascinante ! »
« Je sais, oui, je l’ai déjà entendue plusieurs fois », a rétorqué Lou.
« Eh bien, elle mérite d’être racontée une fois de plus. » Et il a poursuivi en allemand, enchaînant une splendide tournure de langage parlé après l’autre, pour composer des récits plutôt amusants en vérité, quoique aussi anodins qu’un enfant comptant les marguerites dans une prairie d’été.
« Il est capable de continuer comme ça pendant des heures, a dit Lou. Tu vois ce que je veux dire ? »
« Je suppose que tu as décrit à Anya quel reptile, quelle hyène réactionnaire je suis, s’est interrompu Karl. Certes, je ne me distingue guère comme un grand révolutionnaire, c’est tout à fait vrai… Je vois, mesdames, que vous avez rapporté de délicieux gâteaux de chez Demel. Je prépare le thé ? »
« Bonne idée, vas-y », a dit Lou.
Dès qu’il a tourné les talons, elle a bruyamment refermé la porte et s’est exclamée en me regardant : « Tu vois quel genre d’homme il est ? Il me mortifie. Je vais mourir de honte. Mais tu ne sais pas encore le pire, a-t-elle continué de sa voix naturellement retentissante. Il dit qu’il va divorcer de sa femme. Effectivement, elle est horrible, c’est une plaie – et je regrette de devoir ajouter qu’elle est russe, comme toi. Mais cela n’est pas de ma faute, n’est-ce pas ? »
« Sauf que, a-t-elle poursuivi en adoptant maintenant un ton assez lyrique, dans un sens, c’est peut-être bien un peu de ma faute. Autant te le dire. Quand nous avons eu notre liaison il y a trente-cinq ans, il avait déjà divorcé de sa femme de l’époque. Il avait l’intention de m’épouser, moi, mais évidemment il n’avait aucune chance, j’étais encore mariée à Hanns Eisler en ce temps-là (c’était avant que je rencontre Ernst), et je n’allais pas le quitter, lui, pour un pareil imbécile. Du coup, Karl s’est remarié et sa seconde femme s’est révélée être un véritable poison. Dans deux ans, il doit prendre sa retraite de Columbia, après quoi il prétend vouloir re-divorcer, m’épouser et vivre ici avec moi. Tu t’imagines ? C’est déjà pénible trois mois par an, pendant les vacances d’été ! »
« Nous voyageons ensemble, tu comprends. Nous sommes allés en Grèce, en Suisse et en Allemagne. Ça ne se passe pas trop mal en vacances, nous nous promenons – seule, je ne me déplacerais qu’en taxi – et marcher me fait du bien. Et puis c’est pratique chaque fois qu’on doit changer de train, je déteste les correspondances. Ah oui, et pour commander le vin au restaurant. »
Soudain, elle s’est mise à pleurer. « Du vivant d’Ernst, je m’occupais de tout, changer de train, commander le vin, remplir les déclarations d’impôts, tout cela ne me dérangeait pas le moins du monde. Mais maintenant… Oh, Anya. Cet imbécile m’aime. »
Nous nous sommes tenu les mains et j’ai dit : « Oui, Lou, je vois bien qu’il t’aime. »
Et voilà que Karl a surgi, un plateau chargé entre les mains. « Madame est servie », a-t-il annoncé.
Elle a immédiatement séché ses larmes. « Non, pas ici, a-t-elle dit, pose-le plutôt là-bas. »
***
Meyrin, juillet 1975
